Comment ne pas faire un appel international pour la libération des victimes de la répression.

Dévoilé lors du retour de Jean-Luc Mélenchon d’un long séjour latino-américain, un appel de 200 personnalités a été lancé, que des militants perçoivent parfois comme appelant notamment à la libération de Lula (qui en est signataire), et à l’arrêt des persécutions judiciaires contre les opposants politiques.

On peut l’entendre ainsi ; toutefois, le texte publié en France dans le Journal du Dimanche du 7 septembre dernier n’appelle pas, à la lettre, à la libération de Lula ni de qui que ce soit. Il proteste contre un certain nombre d’incarcérations ou de poursuites judiciaires et il donne une liste d’« exemples » parmi lesquels les deux principaux, dont le choix se veut en quelque sorte la carte d’identité politique de cet appel, sont celui de Lula et celui de Mélenchon.

Luis Inacio Lula Da Silva, ancien dirigeant syndical puis dirigeant du Parti des Travailleurs brésiliens, président du Brésil de 2002 à 2011, a dirigé (puis inspiré sous Dilma Roussef) une politique de gestion du capitalisme brésilien qui a, à la longue, affaibli le mouvement ouvrier et paysan qui l’avait porté au pouvoir sans calmer la soif revancharde des milieux oligarchiques et latifundiaires.

Lorsque les nouvelles « couches moyennes » promues sous ses mandats ont commencé à souffrir des effets de la crise mondiale du capitalisme, elles ont pu être mobilisées contre lui et contre le PT à la faveur de poursuites pour des affaires de corruption engagées dès 2011. Autour de Petrobras (l’entreprise publique des pétroles brésiliens ) et des contrats publics se sont développés de vastes réseaux qui avaient largement englué les couches dirigeantes du PT, devenues une bande de nouveaux riches méprisés, mais ligotés, par les anciens riches, et décevant leur électorat. C’est sur ce substrat, nécessairement lié à la politique pro-capitaliste des gouvernements Lula puis Roussef, que ces accusations, globalement non étayées par des preuves certaines, et venant notamment d’entrepreneurs mafieux ayant obtenu des réductions de peines pour ce faire, ont finalement permis d’emprisonner Lula pour l’empêcher d’être à nouveau candidat aux présidentielles de 2018 avec de fortes chances d’être réélu.

Le résultat de cette crise a été de porter au pouvoir le néofasciste Bolsonaro. Sans que cela ne vaille chèque en blanc pour tout le passé, il est bien évident que la libération de Lula est une question démocratique centrale au cœur de la bataille qui se joue actuellement au Brésil pour contrer et chasser Bolsonaro, une bataille stratégique au plan mondial pour tout partisan de l’émancipation.

Nous ne présenterons pas Jean-Luc Mélenchon. Cet ancien ministre du gouvernement Chirac-Jospin ayant par la suite incarné l’espoir d’une reconstruction de la « gauche », a été le candidat d’une coalition unitaire à gauche en 2012, puis, en rupture avec cette orientation, d’un nouveau mouvement « populiste », la France Insoumise, en 2017, aux élections présidentielles françaises, ratant alors le coche de sa présence au second tour en raison, à notre avis, de cette orientation, car une attitude unitaire offensive lui aurait permis de monter plus haut.

A l’automne dernier, le jour de la nomination de M. Castaner au ministère de l’Intérieur, les locaux de son organisation et son domicile ont été perquisitionnés. Cette opération juridico-policière totalement disproportionnée, permise par le fait évident et avéré qu’aucun militant honnête ne pourrait jurer la main sur le cœur que transparence et absence d’intérêts personnels ont prévalu dans la gestion des campagnes de la FI, celle de la présidentielle en tête (conséquence logique du « populisme » : autour du Chef il y a toujours une camarilla !), cette opération, donc, aurait quand même pu tourner au désavantage de Macron et Castaner par une riposte unitaire et démocratique ferme et rapide, mais ce fut l’inverse, J.L. Mélenchon décidant d’apparaître comme seule «opposition» et de se victimiser au maximum, étendant rapidement son ire aux journalistes d’investigation qui, dans ce pays, gênent le plus le pouvoir en place. Ces gesticulations ont non seulement déconsidéré J.L. Mélenchon mais elles ont à leur tour permis que le parquet de Bobigny le cite à comparaître pour « actes d’intimidation contre l’autorité judiciaire, rébellion et provocation », comparution prévue le 19 septembre prochain.

Peut-on sérieusement comparer Lula et Mélenchon ? Franchement, poser la question, c’est y répondre !

Concernant Lula, il n’est pas certain du tout qu’un tel appel serve sérieusement à mener le combat pour sa libération. Au plan latino-américain, le voisinage de sa signature avec celle de Rafael Correa, ancien président « populiste de gauche » de l’Équateur, parti après une vague de répression contre les mouvements populaires, avec celle de l’ancien président uruguayen Pepe Mugica, légendaire car non corrompu et austère mais qui n’a jamais que reproduit à l’échelle d’un pays petit et pauvre la politique de Lula à l’échelle du Brésil, et dont l’épouse Lucia Topolansky, vice- présidente actuelle de l’Uruguay, est elle aussi signataire, ainsi que la place également centrale faite à l’ancienne présidente de l’Argentine, la péroniste Christina Kirchner, qui a succédé à son époux à la présidence, inculpée pour fraude fiscale massive, posent question : la libération de Lula – qui, répétons-le, ne figure pas, en toute lettre, dans le fameux appel ! – est-elle une revendication démocratique et populaire ou bien s’agit-il de redorer le blason de l’ancienne « gauche » et des anciens (très anciens, dans le cas des péronistes!) « populistes » dont la politique a conduit à la situation actuelle ? Si c’est cela, ce n’est pas rendre service au combat pour libérer Lula …

Concernant J.L. Mélenchon, celui-ci cherche à se présenter comme la victime n°1 de persécutions potentiellement, voire d’ores et déjà, dignes de celles qu’a subies Lula. Mais en même temps, il est essentiel de noter que ce n’est pas Macron qu’il désigne comme étant l’origine des dites persécutions. Non, ce sont « les juges ». Et, comme cela s’est déjà produit, « les journalistes », ceux de Mediapart en particulier ? – nous verrons bien.

Et l’appel international signé des 200 personnalités est sur cette ligne : il ne dénonce pas tant les pouvoirs en place que « la justice » supposée être à leur service, à moins que ce ne soit l’inverse. Le but explicite du dit appel n’est pas la libération de Lula ni de qui que ce soit – il est vrai qu’il serait délicat d’appeler à celle de Mélenchon ! …-, mais la « coopération mondiale des résistances juridiques » en vue de mettre fin au « temps des procès politiques » qui seraient une nouveauté récente, si l’on comprend bien. Tout en se référant au« pape François », cet appel dénonce les juges implicitement assimilés au truand qu’est le ministre de Bolsonaro Sergio Moro, qui a mis Lula en prison. A l’échelle mondiale, le danger vient des juges.

De ce point de vue, il est éclairant de faire le rapprochement avec certaines positions immédiates des ténors de la « France insoumise » en France. Selon eux, toute la situation française est marquée par l’imminence d’une conspiration judiciaire visant à faire de J.L. Mélenchon le Lula français. On pourrait imaginer qu’une telle conviction les conduirait à une certaine « radicalité », comme on dit, envers les personnages du macronisme. Ce n’est pas le cas : Richard Ferrand, chef de LREM et président de l’Assemblée nationale, vient d’être mis en examen pour des faits connus, reconnus et non déniés par l’intéressé, à savoir l’exploitation privée et familiale des Mutuelles de Bretagne.

Que dit J.L. Mélenchon de retour à l’Assemblée nationale ? Parlant des juges, il dit : « Maintenant, je sais que ce sont des menteurs », et il ajoute : «… peut-être que Richard Ferrand est tombé dans un piège ». Ainsi, « les juges » complotent aussi contre Richard Ferrand, l’homme de Macron !

Dans la même veine, en version grossière, Raquel Garrido tweete, elle, en faveur de … François Fillon : « Le procès des Fillon aura lieu du 24 février au 11 mars 2020. Cad les 2 dernières semaines de la campagne municipale !! Autant interdire à la droite de se présenter. Cette influence de la justice sur les élections et la démocratie est inquiétante. STOP ! »

A quand les tweets « insoumis » prenant la défense des Balkany et de J.M. Le Pen contre « les juges » ? Ne préjugeons de rien …

C’est « la justice », au niveau national comme international, qui est visé. Pas Macron. Il ne s’agit ni de libérer Lula, ni de renverser Macron (ou Bolsonaro). Il s’agit de liguer les victimes de complots …

Ajoutons quelques constats sur certains pays. Aucun pays « anti-impérialiste », c’est-à-dire aucun impérialiste rival du nord-américain, n’est nommé, ni la Chine, ni la Syrie tortionnaire de masse de Bachar, ni le Venezuela, sauf, avec un détenu et un seul, la Russie, avec Serguïei Oudaltsov (signataire de l’appel ), opposant « national-communiste » de Poutine, de ces opposants que Poutine tantôt utilise, tantôt réprime, et dont il faut en effet exiger la libération.

Inutile de dire que le nom de Konstantin Kostov n’est pas venu à l’esprit du principal inspirateur de cet appel qu’est à l’évidence J.L. Mélenchon : il vient d’être condamné à 4 ans pour son rôle dans les manifestations récentes et sa défense des prisonniers politiques ukrainiens tels que Oleg Sentsov (pour lequel on cherchera en vain, ainsi que pour Alexandre Koltchenko, une prise de position de J.L. Mélenchon visant à ce qui a finalement été obtenu : leur libération ! ).

Il est de même un pays où « la justice » sévit de manière injuste et ce pays, c’est l’Algérie en pleine poussée révolutionnaire. Pourtant, dans le sillage de J.L. Mélenchon et dans le cadre de la FI, nombreux sont les signataires français membres du POI, parmi les «200» : Daniel Schapira au nom du journal Informations Ouvrières, et par ailleurs Philippe Besson, Jean-Marc Schiappa … Il est tout même remarquable qu’aucun n’ait demandé à ce que soit mentionnée la personne pour laquelle ils sont censés faire une grande campagne internationale en ce moment même : Louiza Hanoune !

Et puis, quand même, quand on voit que le signataire international n° 13 est Pablo Iglesias, en tant que « secrétaire général de Podemos », on ne peut que relever d’autres très grands noms manquants : Oriol Junqueras, dirigeant de l’ERC catalane, risque jusqu’à 25 ans de prison et il est en prison, lui, et Jordi Sanchez, et plusieurs autres dont Carles Puigdemont en exil, élu européen qui ne peut siéger … Tout de même, s’il y a lieu de dénoncer une justice aux ordres qui vise des responsables politiques en Europe, n’est-ce pas là ? N’importe lequel d’entre eux est réellement victime de ce dont J.L. Mélenchon clame qu’il est, lui, la proie !

Finalement, le seul mérite de cet appel est de nous signaler, en creux, la nécessité de véritables campagnes internationales contre la répression, comme l’a signalé aussi la question, dans le mouvement ouvrier et syndical européen, du combat pour libérer Sentsov et Koltchenko. De telles campagnes doivent exiger la libération des emprisonnés (ce qui n’est pas le cas de cet appel ). Et elles doivent être adossées à l’aspiration démocratique des peuples du monde entier, d’Alger à Caracas, de Damas à Hong-Kong, de Porto Rico à Moscou, de Sao Paulo à Khartoum. Cela reste à faire.

14-09-2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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