La Russie est le sujet de formules définitives aussi ignorantes et peu réfléchies les unes que les autres. Les uns vous disent que Macron est la cible d’un grand complot et que les gilets jaunes sont un coup des Russes (pour vous amuser, parlez leur de Benalla, Crase et Iskander Makmudov !). Les autres vous répètent doctement qu’ «il ne faut pas diaboliser la Russie», que «Poutine défend ses intérêts nationaux» ou encore que «la Crimée est russe, c’est bien connu». Tous sont au même niveau d’information et d’analyse : le niveau zéro.

Tout d’abord, comme pour tout pays, «la Russie» cela ne veut rien dire. Le peuple russe existe et dans son immense majorité il est victime de son État, de ses dirigeants, et aspire à autre chose, quoi que l’on entende répéter sur «le peuple qui soutient son président», etc. «La Russie», c’est donc en fait l’État russe.

Cet État occupe une position particulière dans les relations sociales mondiales, et cela s’explique aisément. Il est en effet à la fois issu de la «fin du communisme», comme on dit, donc de la décomposition de l’ancienne URSS, et en même temps il en est la continuité, sa couche dirigeante, appelée «oligarchique» en raison de caractéristiques particulières (de grands capitalistes tous liés à l’État dans une combinaison de corruption et de répression) est l’héritière directe, souvent les enfants et petits-enfants, de ce qui fut la bureaucratie stalinienne. Idéologiquement, cet État passe pour le cœur du conservatisme patriarcal chrétien, en même temps qu’il a repris les grigris géopolitiques et une grande partie de la symbolique «soviétique».

Cette combinaison idéologique – héritage du «camp soviétique» et centralité conservatrice/réactionnaire – se trouve répondre remarquablement à ses besoins économiques. Car le capitalisme impérialiste russe a des pieds d’argile : sans les matières premières notamment énergétiques et sans le complexe militaro-industriel, il s’effondre. Intégré à la finance mondiale, mais dépendant de prix pétroliers que pour l’essentiel il ne maîtrise pas, les facteurs d’influence politique, affairistes et militaires sont absolument vitaux pour lui.

Ses intérêts en Europe se déclinent en deux points.

Neutraliser toute opposition sérieuse à ses velléités de domination dans sa sphère impérialiste propre, qu’il appelle le «monde russe» et dont l’Ukraine est le maillon vital : sans Ukraine asservie, pas d’impérialisme russe digne de ce nom – le peuple russe par contre a besoin d’une Ukraine libre comme fondement de sa propre liberté !

Et ne pas avoir affaire à une puissance ou un bloc de puissances susceptible de le contrecarrer. Donc il préfère avoir une Europe composée de puissances rivales, affirmant chacune l’une contre l’autre sa prétendue «souveraineté». Ceci vaut aussi à l’encontre de l’influence nord-américaine en Europe, bien entendu, non qu’il veuille l’éliminer (il n’en a ni la capacité, ni la volonté, ni n’y a intérêt), mais afin de l’aligner comme une composante rivale parmi d’autres, se neutralisant mutuellement.

Ces intérêts géopolitiques expliquent le financement, l’influence idéologique, et le rôle de coordination, joué par l’État russe envers les courants politiques qui, d’une part, estiment par exemple que «la Crimée est russe», et qui, d’autre part, poussent, non pas forcément à la destruction de l’UE, mais aux affrontements entre puissances capitalistes européennes. En cas d’explosion de l’UE, des gouvernements «nationaux» alliés à Moscou seraient, à partir de là, recherchés.

Les courants politiques concernés sont, au premier chef, l’extrême-droite et les «populistes de droite», de l’UKIP au FPÖ en passant par le RN et la Lega. Mais si tel est le pilier principal, la jambe droite, de l’influence de l’État russe, il lui est bon d’avoir aussi une jambe gauche et il en a une. Cela lui est bon : les œufs doivent être dans plusieurs paniers et ce sont des coalitions qu’il faut promouvoir. Et il l’a, en raison de l’héritage «soviétique» et des représentations mentales qui vont avec lui, et des liens anciens dans ce que l’on appelait le «mouvement communiste international», même si ces liens ne passent pas toujours par les actuels PC et peuvent passer ailleurs.

C’est ainsi que lorsque Oleg Sentsov était en grève de la faim, il a bien fallu constater quelles forces politiques, dans le Parlement européen, avaient œuvré pour contrer toute prise de position du groupe GUE/NGL. Dans ce cas, il y a eu opposition entre des courants liés ou non à Moscou à l’intérieur de telle ou telle force politique.

Mais les forces les plus importantes dans la «jambe gauche» de l’influence impérialiste russe en Europe sont celles du «populisme» dit de gauche ou pas. Or elles sont actuellement en baisse d’influence. Cinque Stelle, «populiste» tout court, en Italie a servi de marchepied à la Lega et à Salvini. Podemos en Espagne, «populiste de gauche», est entré en crise à force d’avoir étayé la monarchie post-franquiste contre les Catalans, notamment. Et la France insoumise, tantôt «populiste», tantôt «populiste de gauche», tantôt «de gauche», connaît des convulsions à répétition dans ses sommets qui, au-delà des aspects de guerre de palais, renvoient à son origine «populiste» de 2016-2017: construite non en vue d’unifier le mouvement ouvrier contre la V° République, mais en vue de rompre avec lui et de casser ses organisations, et ayant de ce fait raté, de peu, la présidentielle de 2017 qui aurait pu et dû être gagné avec une politique de front unique ouvrier, la FI se «positionne» depuis de plus en plus difficilement.

Les gilets jaunes, accusés ou loués en tant que «mouvement national-populiste» alors que sous le gilet, c’est bien la lutte des classes pure et dure qui s’est montrée, ont attesté d’une certaine façon de l’échec de ce que prétendait être la FI.

Dans ces conditions, les manœuvres de sa direction pour se tenir à nouveau en partie sur le terrain d’une sorte d’ «union de la gauche», suscitent des contradictions politiques. Andrea Kotarac soutient Marine Le Pen : le fait politique clef est qu’il la soutient sur la base maintenue des fondamentaux «populistes» sur lesquels la FI a été constituée. C’est là un fait.

Les réseaux russes, dans la situation présente, en raison des coups portés par la lutte des classes aux nouveaux mouvements «populistes», favorisent plutôt le «populisme de droite» ou d’extrême-droite. C’est le sens de la sortie de Kotarac de la FI. Les uns se demandent si Mélenchon l’a sollicité pour qu’il aille à Yalta, si c’était un piège ou si, plus vraisemblablement, Mélenchon y trouvait un intérêt. Kotarac a raison de souligner qu’en matière de géopolitique européenne, lui-même, Marion-Maréchal Le Pen et … J.L. Mélenchon, sont sur la même orientation. Les autres se demandent depuis quand Kotararc déjeune avec Marine Le Pen. Les uns et les autres ne voient pas l’évidence : l’opération politique visant à capter une partie de la base formée au «populisme» vers le RN ne relève ni de Kotarac, ni de Mélenchon (dindon de la farce), ni même de Marine Le Pen, mais des «organes» russes.

Car Kotarac est en lien avec eux depuis un moment. Si plusieurs rédacteurs d’Aplutsoc s’honorent d’avoir, avec Hanna Perrekhoda, alerté bien à l’avance sur Kotarac, c’est que nous savons, nous, que les voyages officiels dans un certain «État» d’Europe sont le signal infaillible d’un ancrage dans des réseaux policiers, mafieux et fascisants. Cet «État», c’est le Donbass occupé. Kotarac y était en 2018 et nous l’avions dénoncé. Depuis il est devenu l’un des deux plus célèbres visiteurs du Donbass occupé en France. L’autre est Hubert Fayard, dirigeant FN de Haute-Loire, récemment inculpé pour proxénétisme – avec des chefs mafieux du Donbass occupé …

24-05-2019.