Crise de régime et crise sociale : nouveau créneau.

Editorial du 4 mai 2019

Nous entrons dans la troisième phase de la période ouverte le 17 novembre dernier.

Les évènements du 1° mai à Paris, comme ceux d’un an avant (mais on s’en était aperçu quelques semaines plus tard avec l’ouverture de l’affaire Benalla), marquent probablement un nouveau seuil dans la crise de régime radicale de la V° République.

Nous nous risquons à dire qu’après la crise prérévolutionnaire de novembre-décembre 2018 et ses nombreuses répliques depuis, lorsque sous la forme des « gilets jaunes » des masses de prolétaires ont directement tenté de renverser l’exécutif, puis après la période d’approfondissement sous la forme de grèves locales et de mise en mouvement des personnels de l’enseignement public, nous entrons avec ce 1° mai dans une troisième phase où crise au sommet et mouvement d’en bas vont plus que jamais interagir.

Des annonces à la colère de Macron.

Les « annonces de Macron » censées conclure « l’épisode des gilets jaunes », comme disent les éditorialistes, et le « grand débat », n’ont marqué aucune inflexion sérieuse de la situation et sont tombées dans une grande indifférence méprisante de la part de l’immense majorité. Et ce n’est pas là un « effet Notre-Dame » – au demeurant, l’incendie de Notre-Dame pointe lui-même avec acuité la gabegie et la casse de la protection du patrimoine en tant que service public. Entre les fuites de sa première intervention, puis la comédie d’une conférence de presse organisée façon Poutine, les « annonces de Macron » sont perçues comme ce qu’elles sont : l’habillage de la volonté de continuer à casser la fonction publique et les retraites pour achever le sale boulot que lui ont confié ses commanditaires.

Ceci ne mérite pas plus de commentaires ici car, si l’on pourra par ailleurs revenir sur tel ou tel aspect concernant les retraités, l’école ou l’hôpital, l’essentiel à présent se concentre dans la question de la force du pouvoir central. Avec l’usage illégal généralisé de la violence et la dernière « loi anticasseurs », Macron s’est doté d’un dispositif à la Erdogan, mais sans en avoir les moyens politiques. Toutes les violences du pouvoir, ainsi que l’effarante accumulation de mensonges, sont perçues comme des signes de peur et, au lieu de faire peur, elles suscitent la colère. Telle est la forme crépusculaire prise par la crise de la V° République.

Dans la presse a fuité le fait qu’au premier conseil des ministres faisant suite à sa conférence de presse, le mardi 30 avril, Macron aurait engueulé ses ministres comme des gamins, ou plutôt comme un Jupiter au petit pied pris de peur devant la persistance absolue de son impopularité, morigénant ses exécutants par une menace de remaniement punitif – notons au passage la maladresse grandissante du brillant escolier soi-disant « maîtres des horloges », trépignant à la manière de Joe Dalton.

Où Castaner estime qu’il faut violenter les chefs syndicaux.

Le lendemain 1° mai, ministère de l’Intérieur et médias avaient largement annoncé par avance que le scenario du 1°mai précédent devait se reproduire ainsi qu’ils l’avaient écrit : des « black blocs » dont M. Castaner disait connaître parfaitement les effectifs et la composition, devaient venir attaquer Paris. Tout était prévu : comme le dira le jour même un responsable de l’officine Alliance, « eux et nous étions au rendez-vous ». Ces gens-là n’arrivent même plus à dissimuler que le droit à la sûreté des citoyens n’est pas leur préoccupation. La seule chose qu’ils n’avaient pas dite à l’avance dans ce scenario mis au point par avance, c’était ce qui allait y correspondre au grain de sel supplémentaire du 1° mai 2018, à savoir les agissements des Benalla et consorts.

On a vu. Ce sont M.M. Castaner, son adjoint Nunez de la DGSI, et Lallement surnommé « le préfet tueur », qui ont en fait innové par rapport au scenario annoncé par eux à l’avance. Ils ne se sont pas contenté d’orchestrer avec « Alliance » nassage et prise en otage des manifestants par des duels CRS- « black blocs » dans la tête de manif. En fait cet aspect est même passé au second plan. Dés le début, les CRS ont chargé directement la manif, avec une prédilection marquée pour … les directions syndicales. Philippe Martinez a dû être évacué après l’attaque du camion de tête de la CGT. De nombreux blessés ont été faits par des tirs de LBD dans les services d’ordre syndicaux. A neuf reprise, le « carré de tête » a été bombardé de lacrymos. Des images très claires montrent une charge visant le ballon de tête CGT, renforcée d’un canon à eau.

Les trois pieds nickelés de service, Castaner, Nunez et Lallement, voulaient-ils offrir un hommage à Macron qui avait piqué sa petite crise la veille ? Les directions syndicales CGT, CGT-FO, FSU et Solidaires prises pour cible étaient-elles l’offrande pour faire sourire sa majesté, un peu comme un Kadyrov offre des têtes à son parrain Poutine même quand il ne l’a pas forcément demandé expressément ? En clair, cette décision hautement politique d’attaquer physiquement les directions des centrales syndicales nationales qui, depuis des mois, cherchent à éviter l’affrontement central qui vient, et qui sont conviées à de prochaines « conférences sociales », implique-t-elle Macron lui-même, ou pas ?

Il ne peut de toutes façons que la couvrir. Alors même que la CFDT et la CFTC avec les organisations patronales MEDEF, CPME et U2P publiaient le 29 avril un appel commun à défendre leurs valeurs communes, appelées par eux « valeurs fondamentales de l’Union européenne », et à voter – Macron, implicitement mais clairement – aux élections dites européennes de fin mai, Castaner aurait-il jugé bon de montrer que la violence physique doit s’exercer aussi envers les appareils centraux CGT, FO, FSU et Solidaires eux-mêmes ?

C’est Castaner qui a voulu voler la manif.

Sans juger la décision du SO de la FSU de quitter la manifestation alors qu’il était menacé physiquement, on ne peut que contredire le verdict de la dirigeante de cette fédération, Bernadette Groison, disant s’être « fait voler la manif » par des éléments incontrôlés. Ce sont la répression et la provocation policières qui ont attaqué la manif. Répression qui commençait bien avant avec les contrôles, les arrestations arbitraires, la fermeture des transports en commun. Que, dans ces conditions, il y eut 40 000 manifestants, et des centaines de milliers dans le pays, nettement plus qu’un an avant, indique que nous ne nous sommes pas faits « voler » notre manif, mais que l’État, Macron, Castaner, ont voulu blesser, terroriser, interdire, violenter.

C’est cela que devrait dénoncer B. Groison, en tant que responsable de la première fédération de l’enseignement public, héritière d’une tradition de défense des libertés publiques et de refus des pouvoirs spéciaux qu’il convient de rétablir : quand le gouvernement frappe, on n’en « appelle » pas au gouvernement, on le combat.

Déchaînement de violence et dérapage de trop.

 La décision politique de frapper les syndicats a ouvert les vannes à un déferlement de violences abjectes dont les images s’accumulent depuis. Ce sont ces manifestants, dont des personnes âgées, poussées et entassées derrière une grille. Ce sont des gifles, des coups de pieds à la tête sur un homme jeté au sol, et cette matraque introduite sous le pantalon d’une victime pareillement jetée. Et ce sont ces dizaines de manifestants qui se sont enfuis dans l’enceinte de la Pitié-Salpétrière et ont été, comme les images filmées par le personnel de l’hôpital en attestent parfaitement, poussées vers le Bloc réanimation, pendant que d’autres hommes armés en uniforme s’introduisaient dans la cité universitaire voisine.

Ici commence la seconde partie du dérapage par lequel la crise politique va rebondir.

Est-ce que Castaner et sa bande ont donné des ordres pour provoquer ce qui s’est passé à la Salpétrière, mettant ainsi en danger les patients eux-mêmes, ou est-ce que nos Javert au petit pied, apprenant l’incident, s’en sont emparés pour faire croire que les manifestants avaient attaqué l’hôpital ?

Dans une simple démocratie parlementaire, disons, à l’anglo-saxonne, cette question ferait aujourd’hui même l’objet d’une enquête publique devant une cour publique. Mais nous sommes dans la V° République crépusculaire des copains et des coquins.

Ce qui est sûr est donc que Castaner, suivi d’Edouard Philippe au-dessus de lui, et, en dessous de lui, de la direction antisociale de l’AP-HP autour du personnage sans scrupules que l’on sait être Martin Hirsch, a décidé de lancer, au soir du 1° mai, une campagne relayée par les médias contre les « odieux assaillants » de l’hôpital, mais que ceci a fait pshiit et s’est retourné contre lui en une journée.

Il est vraisemblable que Castaner, se doutant que les témoignages sur l’ampleur des violences ainsi que les protestations obligées allaient se multiplier, a voulu couvrir ses traces par une fake-new grandiose prouvant que ses séides avaient protégé la veuve, l’orphelin et le patient en réanimation. On voit ici le caractère minable de Castaner : il n’a simplement pas compris que le rapport de force dans le pays et le fait que tout naturellement des milliers de gens filment ce qui se passe réellement, lui interdisaient une telle infamie.

Il l’a donc commise. Mais, au-delà du caractère minable du sbire, il y a une logique profonde, celle de la crépusculaire V° République macronienne : de violences en provocations l’exécutif s’affaiblit en affirmant sa force.

Une situation nouvelle au sommet.

Philippe a « renouvelé sa confiance en Castaner ». Rappelons que Castaner est à l’Intérieur suite à l’affaire Benalla, qui a provoqué le départ de Collomb, l’homme qui avait fait roi … Macron.

Que Macron soit ou non directement à l’origine des exploits de Castaner de ces derniers jours, le président, comme avec Benalla, est prisonnier de la camarilla qu’il a lui-même constituée, situation inédite dans la V° République.

Ces évènements obligent les forces politiques situées « à gauche » (on remarquera en effet la prudence sur ce sujet de LR et du RN) à exiger, pour le moins, une commission d’enquête parlementaire, voire la démission de Castaner.

Effectivement la démission de Castaner est une exigence démocratique, au regard des simples normes du droit, de caractère immédiat.

Mais la démission de Castaner signifierait que Macron est plus nu que jamais et va continuer à s’enfoncer. Castaner est une planche pourrie mais Macron va sans doute s’y accrocher.

Se pose donc la question d’une vraie bataille pour la démission de Castaner. Taper réellement sur Castaner, c’est taper sur Macron, sur l’exécutif, sur le régime. On ne peut combattre pour virer Castaner si l’on craint de faire tomber Macron : dehors Macron !

La grève de la fonction publique jeudi 9 mai prochain aura, que cela plaise ou non, cette dimension politique.

Ne serait-il pas temps que les syndicats et les organisations de défense des libertés publiques appellent à une manifestation centrale en direction du ministère de l’Intérieur pour exiger la démission de son tenancier ?

Car cette demande ne doit pas rester principielle, elle doit se traduire dans les actes, car maintenant ça suffit. Contre le régime du coup d’État et de la violence, il faut le rassemblement au grand jour de la démocratie.

Le 04-05-2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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