Un peuple face à Bonaparte le tout petit, par Robert Duguet

La situation politique est pour le moins très mouvante : la crise de l’exécutif, marquée par le départ du troisième personnage de l’État, Gérard Collomb s’accentue. Macron peine à réformer une équipe gouvernementale. Il tente l’ouverture en direction de deux personnalités du PS, qui à juste titre, refusent la main tendue. Il est question de reporter l’application de la réforme des retraites après les élections européennes, ce qui ne veut pas dire que Macron veut y renoncer bien sûr. La concertation désastreuse des confédérations ouvrières avec l’exécutif ne fait que permettre au gouvernement de ne pas y renoncer. 

La décomposition du parti socialiste connaît une nouvelle étape : le départ des représentants officiels de son aile gauche, Emmanuel Maurel et Marie Noëlle Lienemann, marque la fin d’une histoire, celle du Parti d’Epinay de François Mitterrand. Dans un parti de tradition social-démocrate, il y a place pour des courants, les uns traduisant les intérêts des couches moyennes, d’autres le lien avec le mouvement ouvrier. La politique faite, et ce depuis 1983, par les gouvernements dits « socialistes » a considérablement amenuisé ce dernier lien. Olivier Faure a beau fustiger des comportements « indignes de notre histoire », après la scission de son aile gauche, qui fait mouvement vers le Mouvement de la France Insoumise (MFI). Il a beau épingler le populisme de « gauche » lorsqu’il déclare à la dernière réunion de direction nationale : « Notre culture à nous, c’est bien sûr de rester souverains, mais de refuser le souverainisme. Notre culture à nous, ce n’est pas de vouloir jouer le peuple contre les élites ». Un parti socialiste qui n’a plus d’aile gauche, est un parti qui est devenu autre chose que social-démocrate. Et c’est la politique qu’endosse aujourd’hui Olivier Faure qui a pavé hier la route à Macron. Déjà François Hollande, avec le mouvement des transcourants il y a vingt ans, puis Manuel Valls récemment, voulaient abandonner la conception du parti, expression des forces du travail… Manuel Valls envisageait même d’abandonner la forme parti. Emmanuel Maurel et Marie Noëlle Lienemann le quittent parce qu’il n’y a plus de place en son sein pour défendre des positions favorables au salariat. Mais sans aile gauche, ce parti est mort.

Comment penser aujourd’hui l’alternative politique ? Ni les élections européennes du printemps 2019, qui verront une abstention massive des couches populaires et de la jeunesse, ni l’attente des présidentielles de 2022 pour qu’on se débarrasse enfin de Macron – avec quels dégâts dans le contrat social issu de la Résistance et de la Libération – ne sont une issue.  La question d’une intervention directe des citoyens pour redéfinir un projet de civilisation est posée : refuser l’augmentation de la CSG pour les retraités, s’opposer efficacement demain à la réforme des retraites, à la privatisation de la protection sociale, à la destruction des services publics, reconstruire une école qui garantisse la transmission des savoirs fondamentaux à tous les enfants… tous ces éléments se concentrent aujourd’hui sur le comment y aboutir.

Une question commence à émerger : celle de la Constituante

Ainsi le groupe communiste, républicain, citoyen et écologiste (CRCE) au Sénat déclare qu’ « il est temps de changer la Constitution » et en appelle à « une mise en débat avec le peuple par le peuple et pour le peuple d’une nouvelle Constitution. » Lors d’une prise de parole à l’Assemblée Nationale le 4 Octobre, Jean Luc Mélenchon, au nom du groupe parlementaire de la FI, a pris position pour « une assemblée constituante pour redéfinir la règle du jeu politique et pour que le peuple se ressaisisse de ses institutions ». En dehors de formations ayant une représentation parlementaire, des regroupements de citoyens existent sur cette orientation : ainsi, par exemple, l’association pour une constituante d’André Bellon, ex-député socialiste, se prononce pour un nouveau contrat social, qui sera défini par le peuple lui-même, au terme d’un processus constituant. Notre volonté de faire de « l’Espace Citoyen du Val d’Yerres » un outil d’éducation populaire dont les citoyens se saisissent pour réinvestir le champ politique qui les concerne, participe de ce mouvement. Le journal du POID, la Tribune des Travailleurs du mercredi 10 octobre 2018, consacre son éditorial à la Constituante… On soulignera les lignes suivantes :

« C’est une évidence : l’urgence est d’en finir avec la Vème République et de permettre au peuple de prendre la responsabilité de nouvelles institutions. L’urgence c’est la convocation d’une Assemblée Constituante. A condition qu’elle soit réellement souveraine, composée de délégués élus, mandatés, révocables, à la proportionnelle intégrale des partis ; à condition qu’elle dispose de tous les moyens de la souveraineté, qu’elle soit dotée de tous les pouvoirs de décider des formes et du contenu social de la démocratie. »

En dehors du vieux système bonapartiste usé, issu du coup d’État à froid de Charles De Gaulle en 1958, utilisant la crise algérienne pour s’imposer contre la démocratie, il n’y a pas d’autre issue que de définir un nouveau contrat social, qui ne peut être discuté et promu que par un mouvement du peuple lui-même. Après avoir dénoncé le « coup d’État permanent » fondé par la constitution de la Vème république, le mitterrandisme porte la responsabilité historique de lui avoir offert un ballon d’oxygène. Mais attention à l’écueil à éviter : il n’y a pas d’un côté le peuple et de l’autre l’oligarchie. Dans un processus constituant, toutes les classes sociales se mettent en mouvement, celles qui ont intérêt au changement, la petite bourgeoisie appauvrie, les petits entrepreneurs, les forces du salariat et de la jeunesse, y compris les couches sociales dominantes qui se disposeront pour s’opposer au processus constituant. La question restera toujours celle de la classe sociale qui l’emportera pour faire aboutir ou non les nouvelles règles sociales.

Il nous faut élaborer une politique dans cette direction, car la seule alternative que nous imposera ce système ne peut dériver que vers une solution à l’italienne conduite par Salvini : un accord de gouvernement entre un parti populiste très « gazeux » à la Pépé Grillo allié à l’extrême droite. Je m’étonne que des militants issus de l’extrême gauche française trouvent des aspects sociaux progressistes à la politique qui s’applique en Italie. On soulignera depuis quelques mois la spectaculaire conversion de Denis Collin et de Jacques Cotta, animateurs de la Revue électronique « La Sociale », au populisme dit de « gauche ». Le dernier article commis par le journaliste et militant Jacques Cotta le 11 octobre titre : « Le soutien de tout « progressiste » à la politique italienne ne devrait-il pas être sans faille ». Quid de la crise des migrants et des positions racistes des ligues du nord ? Il y a quelques mois, dans une ligne de soutien sans faille, au nouveau populisme version Mélenchon de 2014, Denis Collin prenait position pour liquider la vieille gauche et construire un Rassemblement National Populaire (RNP). Il avait dû oublier au passage que le mouvement qui avait été construit dans la collaboration vichyste par un certain Marcel Déat en 1941 s’appelait lui aussi le RNP : mouvement politique qui a fait illusion à l’époque sur des militants décontenancés par la crise de la gauche face à la guerre : on a vu même des militants issus du PCF, du PSOP de Marceau Pivert, de la SFIO et des cadres du syndicalisme confédéré gagnés au thèse planistes, s’engager dans cette aventure. Le problème n’est pas de savoir si la politique de Salvini contribue à faire exploser l’Union Européenne, ni que sa politique sociale vise à répondre de manière du reste mesurée aux revendications sociales, mais où il veut nous emmener. Je rappelle, pour mémoire, que les régimes fascistes de Mussolini et d’Hitler, se sont appuyés sur une politique de grands travaux pour embaucher les laisser pour compte de la grande crise des années 1920 et en s’assurant de ce fait un soutien dans le prolétariat. Ce n’est pas neuf. Il faut rompre avec ce qui n’est aujourd’hui que l’illusion populiste, et qui demain ne peut accoucher que de nouveaux monstres. La pourriture du système actuel ne peut aboutir qu’à une solution de ce type.

Je pense qu’il est plus que temps d’ouvrir la discussion sur cette question de la Constituante et de prendre des initiatives.

Robert Duguet, le 15-10-2018.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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