De la crise allemande au nécessaire débat pour une stratégie révolutionnaire européenne

Rome, Vienne, Munich, Berlin.

La crise politique allemande – concentré de la crise politique européenne – était censée avoir été surmontée, c’est-à-dire planquée sous la moquette, depuis la formation du gouvernement de coalition CDU-CSU/SPD le 3 mars dernier. En fait la crise politique italienne avait pris le relais, expression des mêmes contradictions, celles de puissances impérialistes essoufflées, toutes confrontées à l’exigence du capital d’augmenter radicalement le taux d’exploitation des prolétaires.

Le coup d’État italien portant au pouvoir, comme vrai chef de l’exécutif, le néofasciste Salvini, ministre de l’Intérieur, a amorcé le processus de retour de la crise politique européenne en son épicentre allemand, puisque la puissance économique dominante du continent est maintenant cet épicentre de la crise.

Ce retour a été rapide. Par la médiation des collaborateurs de Salvini, le chancelier autrichien Kurz et le ministre de l’Intérieur du gouvernement allemand de coalition, et chef de la CSU bavaroise, Seehofer, formant un « axe », Angela Merkel a dû s’aligner.

Elle a dû s’aligner, sans que cela ne garantisse en rien son maintien au pouvoir : elle s’est constituée otage de Seehofer, celui-ci déclarant : « Je ne me laisse pas limoger par une chancelière qui n’est chancelière que grâce à moi. » – ce qui est désormais vrai.

L’alignement de Merkel sur l’Axe contre les migrants

L’alignement de Merkel porte sur les mesures anti-migrants et consiste dans l’annonce de la mise en place de camps de concentration frontaliers. Cela s’appelle des centres de transit, correspondant aux « centres d’accueils fermés » qui ont permis d’afficher un pseudo accord allant de Sanchez et Macron à Salvini (à la satisfaction d’Orban qui l’a boycotté avec le groupe de Visegrad), lors du sommet de l’UE précédant l’attaque de Merkel par Seehofer pour la contraindre à passer sous ses fourches caudines. « Camp de concentration » est le terme qui désignait, au début du XX° siècle, ce type de centre d’enfermement de réfugiés.

On sait ce qu’il en fut par la suite de l’usage de cette expression et de ce qu’elle désignait. Et quand le ministre de l’Intérieur autrichien, Herbert Kikl, déclare vouloir que les demandeurs d’asile soient « concentrés », « konzentriet », il choisit ses mots.

Enfermer les fuyards venant d’Afrique et du Proche-Orient, telle est la ligne « européenne » dont E. Macron se réjouissait dimanche dernier 1° juillet, cet accord créant en vérité les conditions de l’alignement de Merkel sur la politique de l’ « axe ». Pour Macron les centres d’accueil fermés ne doivent pas se situer sur les frontières intra-UE, mais dans les pays  » de première arrivée » ou même, comme il le clame depuis son élection, en Libye, donc de fait aux bons soins des bandes armées esclavagistes.

Ce que Merkel a concédé à Seehofer (et à Kurz, et à Salvini, et à Orban), c’est que ces lieux d’enfermement et de tri humains soient installés aux frontières de l’Allemagne.

Ce qui se joue entre États capitalistes

Précisons qu’il ne s’agit pas d’un affrontement entre humanistes et « illibéraux » populistes, mais d’un bras de fer politique dans lequel le thème de l’immigration implique l’ensemble des sujets.

Merkel est sommée de remplacer le « couple franco-allemand » par l’ « axe ». Que le faible impérialisme italien ait ainsi brillamment joué et floué le jeune Jupiter franco-français en dit long sur les capacités réelles de celui-ci.

Ainsi, en dépit des spectres brandis par les « européistes » d’un côté et par les « souverainistes » de l’autre, l’avènement en Italie du gouvernement dont Salvini est le vrai chef n’a pas forcément ouvert les vannes d’une sortie de l’Italie de l’eurozone … mais d’une cassure de l’intégration de l’économie française à celle-ci.

Et si c’était, dans quelques années, à la faveur de la prochaine crise financière tant globale que continentale, la France qui se faisait sortir par l’eurozone rencentrée sur l’axe lotharingien et ses marches orientales ?

A l’aune d’un tel spectre géopolitique, les récentes fuites sur les propositions de Trump à Macron d’une sortie française de l’UE ne prennent-elles pas un certain relief ?

Certes, ce sont là des spéculations hasardeuses, mais les spéculations hasardeuses prennent de plus en plus de place dans la géopolitique chancelante minée par la crise du mode de production capitaliste, qui mine même un Édouard Philippe, qui l’appelle (dans un récent entretien public avec Nicolas Hulot) le « collapsus » ou « l’effondrement »

Pour contrer les plans anti-migrants et anti-ouvrier, unité contre le capital !

« Que cela soit en Afrique du Nord, aux frontières de l’UE ou à Passau, le SPD a clairement rejeté les camps fermés », rappelle Kevin Kuehnert, dirigeant des Jusos, les Jeunesses du SPD, qui s’était déjà opposé à l’acceptation de la coalition gouvernementale par le SPD.

La leçon est claire. Les adhérents du SPD, très majoritairement mécontents et d’une sensibilité hostile à cet accord, l’ont finalement voté par peur d’élections anticipées et d’un recul supplémentaire, en cherchant à se faire croire qu’ainsi le gouvernement ne suivrait pas son aile réputée la plus droitière, à savoir la CSU bavaroise elle-même polarisée par l’AfD. On voit le résultat : c’est la politique de la CSU, c’est la politique de l’ « axe », c’est la politique de l’AfD, dans laquelle s’engage ce gouvernement qui existe grâce au SPD.

L’alignement sur les exigences du capital, qui ne date pas d’hier pour le SPD, conduit aujourd’hui à l’alignement sur la régression au plan de ce que l’on appelle « les droits fondamentaux ».

Les deux vont de pair : taper sur les immigrés, réfugiés, migrants, permet de taper sur tous les exploités et opprimés.

Le gouvernement autrichien, cœur de l’ « axe » entre Munich et Rome et entre le groupe de Visegrad et la Banque centrale de Francfort, veut faire passer la durée quotidienne légale du travail de 8 heures à 12 heures et sa durée hebdomadaire de 40 heures à 60 heures. Samedi 30 juin à Vienne une première manifestation de 100 000 participants rejetait cette régression.

Avaliser le refus d’accueillir celles et ceux qui fuient dictatures, guerre, crise climatique et misère, au nom du réalisme, de la « paix » et des « frontières », c’est se lier les mains pour résister et contre-attaquer par rapport à cette politique là.

En même temps que les pays capitalistes d’Europe se déchirent, il y a unité profonde sur de tels objectifs. Tout en se déchirant pour aider leurs capitalistes respectifs à se répartir des profits proportionnellement en baisse par rapport à la masse absurde de capital accumulé, ils s’accordent sur eux.

Leçons politiques similaires dans chaque pays

La leçon politique en Allemagne, c’est qu’il faut rompre la coalition et que les forces syndicales, la base du SPD, la jeunesse, doivent et peuvent se mobiliser tant contre Merkel que contre Seehofer et l’AfD.

La leçon politique en Italie, c’est que chasser Salvini, et avec lui tout le pouvoir exécutif gouvernemental et présidentiel, doit et peut être l’objectif politique sur lequel la résistance sociale et démocratique se recomposera.

Poursuivons. Au Royaume-Uni, le Brexit, qui n’est nullement un accident, a résulté de la combinaison entre les hésitations et conflits internes aux couches capitalistes prises entre Francfort/Paris et Wall Street, une poussée xénophobe résultat de cette crise, et le rejet des politiques économiques capitalistes associées à « Bruxelles ». Le recul des salaires réels et de l’emploi depuis 2016 a clairement montré que si le rejet, social et démocratique, des institutions de l’UE, est parfaitement légitime et nécessaire, la rupture avec l’UE dans le cadre du capitalisme n’est porteuse de strictement aucune solution pour l’avenir, lointain comme immédiat.

Ni Brexit ni « Bruxelles », mais des gouvernements au service de la majorité et pas du capital, qui seraient donc capables de s’associer librement. Cette aspiration, sans aucun doute, traverse les centaines de milliers de travailleurs et de jeunes de plusieurs générations, qui, ensemble, ont réinvesti le Labour Party depuis 2015, faisant de lui, de très loin, le premier parti politique réel, en tant et parce que parti ouvrier, d’Europe. Et dans cette aspiration démocratique, s’insère la nécessaire recomposition démocratique de l’archipel entre Irlande unie et un nouveau pacte entre les nations constitutives de la Grande-Bretagne : ni Brexit, ni Bruxelles, démocratie, pour un gouvernement du Labour à Londres !

Poursuivons encore. L’effondrement de Rajoy et du PP en Espagne n’est pas seulement le produit de la corruption et des affaires, mais de leur combinaison avec son échec à mettre la Catalogne au pas. La résistance démocratique et nationale de la Catalogne a été suivie d’une poussée généralisée, dans tout l’État espagnol, sur les questions démocratiques, avec en son centre la plus importante de toutes les questions démocratiques, qui est celle de l’égalité réelle et du respect des femmes. Les grèves de femmes, réagissant aux mobilisations aux États-Unis contre Trump et stimulant celles que connaissent l’Argentine, le Chili et le Nicaragua, l’affaire des violeurs de la « Meute » de Pampelune, qui met à nu l’infamie du système judiciaire, ont formé l’arrière-plan de l’effondrement de Rajoy. Le gouvernement de Sanchez est conduit à des gestes symboliques de grande portée, en annonçant son intention de sortir le cadavre de Francisco Franco de la Valle de los caidos en tentant de faire de ce site un lieu de « réconciliation ». Mais ce n’est pas la réconciliation mais le combat pour la justice qui monte dans le pays, avec le mouvement pour la vérité sur les enfants de « républicains » enlevés à leurs parents tout petits, et les pratiques de l’Église en la matière – un traumatisme comparable à celui de l’Irlande.

Catalogne, nationalités, femmes, mémoire et histoire du franquisme, laïcité, et bien entendu les revendications salariales et portant sur le temps de travail qui ne peuvent que se réactiver, la somme de ces enjeux met en cause l’existence même du régime monarchique post-franquiste que le gouvernement Sanchez va tenter de défendre. La question de la République, ou des républiques, remise au premier plan par la Catalogne, doit être l’axe de recomposition et de combat.

Et la France ?

Allemagne, Italie, Royaume-Uni, Espagne … ce rapide et partiel tour d’horizon des principaux États d’Europe de l’Ouest nous conduit à situer la France dans ce cadre.

Le « macronisme » fonctionne faute d’alternative politique et porte ses coups, visant à régénérer le régime de la V° République en tant que régime autoritaire. Mais il ne passe pas dans le pays et n’a que de fragiles assises, encore à présent après plus d’un an. Or, son essence politique vise à augmenter le taux de plus-value, l’exploitation du travail, en France, cela rapidement et de manière décisive, pour assurer à l’impérialisme français un rapport de force suffisant au niveau international et européen, et contraindre l’Allemagne à le suivre dans un bloc dirigeant de l’eurozone et de l’UE (sans Londres).

Que constatons-nous au niveau européen ?

Que ce projet est en train d’avorter avant même que les contre-réformes de Macron aient abouti.

Quelle issue pour Macron ?

Accentuer sa politique anti-sociale.

Du coup, la dimension « moderne », « sociétale », « centriste », « social-démocrate du XXI° siècle », « à la Justin Trudeau » et autres termes dont on peut l’affubler, en prend un coup. Répression, contrôle des médias, cléricalisme, sont en train, chez Macron et à partir de lui, de former un triptyque chevauchant sa politique anti-sociale, qui convertit le prétendu sauveur des libertés en un aspirant à l’autocratie « illibérale », lui aussi.

Or, ce tournant – qui n’en est pas un ! – se produit alors même que sa victoire antisociale à la Thatcher n’a pas eu lieu, et que la recomposition de la V° République jusqu’au ras des pâquerettes, c’est-à-dire jusqu’aux communes, qu’il veut regrouper et asphyxier, jusqu’aux quartiers, qu’il veut quadriller et îloter, jusqu’aux services publics, qu’il veut privatiser, n’est pas du tout acquise, au contraire.

Il est illusoire de s’imaginer que la France pourrait être le seul pays épargné par la crise politique générale en Europe, au motif que le produit de la crise politique, en France, s’appelle pour l’instant … Macron.

La vraie question est de le chasser, réaliser l’unité pour cela, s’opposer bien entendu à ses attaques mais dans cette perspective sinon elles vont continuer, reprendre, de manière actualisée et élargie, la question politique de la grève générale.

Engageons le débat.

Cette question se pose parallèlement aux questions politiques dans chaque État européen, évoquées rapidement ici. Elles forment un tout : chasser Salvini, abolir la monarchie post-franquiste, rompre la coalition en Allemagne, porter au pouvoir le Labour à Londres … tout cela s’inscrit, doit s’inscrire, dans une perspective politique globale. Il est temps aujourd’hui d’avoir un débat sur la stratégie révolutionnaire en Europe.

Au passage, mais fermement, notons que ce débat n’est possible que sur le dépassement du clivage idéologique construit par les classes dominantes depuis des années, opposant « pro » et « anti » UE : opposés au capital, nous sommes et ne pouvons être qu’anti-UE, mais la sortie capitaliste de l’UE n’offre aucune issue. Plus encore : les développements italiens, allemands, et même l’évolution « illibérale » de Macron, indiquent que ce pseudo clivage ne fonctionne pas.

On l’avait d’ailleurs déjà vu en Grèce où Tsipras a avant tout préservé le lien avec le capital, avec la bourgeoisie, en nommant dans son premier gouvernement, qui de ce fait n’était pas le gouvernement Syriza pour lequel le peuple avait voté, mais un gouvernement de coalition, avec un ministre de la Défense de l’ANEL, parti de la « droite souverainiste », qui a ensuite été une des forces poussant à l’acception … des exigences « européennes » et allemandes, les exigences du capital !

La question dite des migrants illustre bien la nécessité d’une méthode qui ne parte pas soit de positions « pro-européennes » dominantes dans la social-démocratie, soit de positions dites « anti-européennes » dominantes dans la gauche dite radicale ainsi que dans les mouvements populistes prétendant liquider et remplacer le mouvement ouvrier – France insoumise, Podemos, Movimiento Cinque Stelle. Le mot d’ordre et l’objectif démocratique d’accueil massif et organisé des migrants ne doivent pas reposer sur les seuls « bons sentiments », mais sur les intérêts du prolétariat, et aller avec les revendications sur les salaires et le temps de travail. L’intérêt prolétarien ne réside nullement dans le renvoi « chez eux » de centaines de milliers de fuyards, mais, dans l’immédiat, dans la hausse commune des salaires réels contre les exploiteurs, et au delà dans le renversement commun de l’ordre social qui produit guerres, massacres et conditions invivables sur d’immenses territoires. La question n’est pas d’accueillir ou de trier, de toute façon la crise globale conduit et conduira des millions à venir : la question est l’organisation commune. Toute autre position fait le jeu de l’offensive capitaliste.

Lors de notre journée d’étude en commun avec les participants aux rencontres du 28 avril et du 2 juin dernier, nous proposons donc, outre la poursuite de la discussion en vue de l’action dans la lutte des classes en France pour défaire et chasser Macron, d’organiser un temps d’échange sur la stratégie révolutionnaire en Europe – notre camarade Olivier ayant invité le Workers International Network à se faire représenter à cette journée, lors de sa récente réunion internationale de Dublin les 23 et 24 juin derniers.

04-07-2018.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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Un commentaire pour De la crise allemande au nécessaire débat pour une stratégie révolutionnaire européenne

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